la pensée critique illustrée par le Blue Whale Challenge

En avez-vous entendu parlé ? Depuis février 2017, la rumeur court qu’un jeu dangereux appelé Blue Whale Challenge fait le tour d’Internet. Son but ? Inciter les joueurs au suicide au travers de 50 jours de défis différents.

Ou plutôt, le but est de faire parler de lui-même et d’entrer dans la légende contemporaine. N’en déplaise aux avides de mystères, nous parlerons du blue whale challenge comme d’un parfait exemple d’application de la pensée critique !

J’espère que tu vas pas nous endormir avec une définition

J’espère pas non plus ! Allez, je fais simple. La pensée critique consiste à réflechir de manière critique… tout bête ! Mais attention, ce n’est pas critique dans le sens péjoratif, mais plutôt dans le sens du jugement. Donc, lorsque l’on est confronté à une affirmation, la pensée critique veut qu’on la questionne afin de juger de sa véracité. Elle est donc très liée à la recherche, au scepticisme et à la réflexion poussée et j’en parle ici dans un sens très large.

Ainsi si je vous dis que j’ai vu un lamantin dans mon jardin, il y a trois cas de figure pour vous : me croire, ne pas me croire, ou bien appliquer la pensée critique pour déterminer la vérité. Comment déterminer la vérité ? Il y a plein de manières, c’est la pensée critique qui vous aiguillera dans la bonne démarche.

Et c’est utile pour les designers ?

Oui, jusqu’à un certain point. Elle permet aux designers d’être assidus dans leurs recherches, de chercher toujours plus loin l’information. Imaginons maintenant que vous démarriez une entreprise spécialisée dans la vente de thé et par pur hasard je serai le concepteur de votre logo, site web, et possiblement d’une première campagne marketing (la pensée critique est aussi importante en marketing, c’est pour ça). Un logo, on l’a vu, doit être conçu pour sa clientèle. Pour savoir quelle sera la clientèle la plus friande de votre thé, je peux me fier à deux sources : ce que vous en pensez, et ce que les statistiques publiques révèlent. Petit souci : ce que vous pensez être votre clientèle n’est pas forcément la vérité (et c’est nullement votre faute hypothétique !).

Côté statistiques et témoignages, les informations que je vais retrouver ne seront pas toujours d’actualité ou pertinentes. Il faut donc un peu s’y connaître pour bien démarrer et ne pas perdre de temps avec des sources inadéquates. Si vous vous installez dans la région lausannoise, je ne vais pas chercher ce que les Francs-Comtois apprécient dans leur thé. Sauf si vous vendez aussi par Internet dans toute l’Europe. Si vous ne souhaitez pas vendre par Internet et que dans mes recherches j’apprends que la vente de thé en ligne grandit de jour en jour, je vous en ferai part et vous proposerais d’en profiter.

Avant de rentrer dans le sujet, j’ai volontairement omis les sources directes. Je révèle ma démarche de recherche pas à pas cependant. Le but est simplement de ne pas donner toutes les réponses directement mais de vous laisser chercher un peu vous-même. Je me ferai un plaisir de détailler un peu plus mes sources et recherches dans les commentaires.

C’est quoi le blue whale challenge ?

Qui le sait réellement si ce n’est les créateurs ? Supposément (il est important de travailler avec des suppositions jusqu’à ce que la vérité soit établie), il s’agit d’un nouveau « jeu » originaire de Russie qui consiste à effectuer une série de défis étalés sur une période de 50 jours. Devenant de plus en plus dangereux, ils culminent à la fin sur la mort du participant qui est tout du long guidé par un mentor. Le jeu aurait causé 80 décès en Russie, la cause étant identifiable par le dessin de baleine bleu retrouvé sur les défunts.

Il est permis voire recommandé de poser toutes les questions qui vous passent par la tête. Le but pour le moment est de remettre en question chaque affirmation.
A ce stade de l’histoire, on peut déjà se poser plusieurs questions : qui est à l’origine du jeu ? D’où vient le chiffre de 80 suicides cité partout ? Qu’ont communiqué exactement les autorités Russes ? Un journal a-t-il interviewé un mentor ? Quels sont les 50 défis ?

Bien sûr, je relate l’histoire telle que je l’ai découverte. Lorsque ce sera votre tour, ce sera à vous d’aller chercher l’information. Ne vous limitez pas à une seule source et (si vous êtes bilingue) une seule langue. Ne regardez pas que les journaux mais aussi les forums et blogs : souvent, les internautes sont très assidus dans la recherche d’info. Croisez les affirmations trouvées. Par exemple, le nombre de 80 victimes est souvent cité. On peut en conclure qu’il provient d’une source unique – reste encore à savoir laquelle.

Et enfin, quelques conseils à garder en tête : les médias sont très intéressés par le buzz et les clics. Ce n’est pas parce qu’une histoire circule dans les journaux qu’elle est véridique. Il leur suffit de citer l’article d’un autre journal et si l’histoire était fabriquée de toute pièce, de démentir en disant qu’ils n’ont rien inventé eux-même mais seulement repris ce qui se disait (j’ai plusieurs exemples, demandez-les dans les commentaires !).

La suite de l’histoire

Si vous vous souvenez du lamantin d’avant, alors je penche plutôt pour la troisième option : ce n’est pas que je crois pas à l’existence du jeu ou que je veux absolument ne pas y croire, mais j’attends d’avoir des preuves concrètes avant d’émettre mon opinion. Cependant, je remarque tout de suite que ce « jeu » reprend des éléments de légendes urbaines et stéréotypes sur les jeunes : qu’ils sont prêt à mettre leur vie en péril pour un jeu, qu’ils commettent des actes jugés immoraux en masse par leurs ainés, et qu’ils ont leur propre monde secret. Cherchez seulement « panique morale » sur Internet pour plus d’informations, il semble qu’il y ait une histoire de ce type tous les 10 ans. Bien entendu, ce n’est pas parce que des histoires similaires se sont avérées être des légendes urbaines que celle d’aujourd’hui en est forcément une.

Voici donc la suite de l’histoire : la recherche de nos questions. Mais d’abord, comprenez que j’obtiens toutes les informations sur ce jeu par des recherches sur Internet. Or, il est tout à fait concevable que personne n’ait la vérité vraie et que le jeu existe réellement, mais d’une manière différente de celle publiée.

Personnellement, j’ai été intrigué par l’histoire du mentor. C’est assez nouveau de faire intervenir un tiers. Comme souvent, le QQOQCCP est à la rescousse ! Qui sont ces mentors, depuis quand existent-ils, vivent-ils (le jeu est d’origine Russe mais s’exporterait en France et en Suisse), que font-ils exactement, comment sont-ils choisis, combien sont-ils, et pourquoi font-ils cela ?

Une recherche des termes « mentor blue whale challenge » ne pointe que vers des articles de journaux qui relaient à peu près tous la même info : chaque participant doit trouver un mentor, mais sans plus. Aucun n’a été identifié, contacté, ou cité. Les quelques défis cités directement par les journaux ne changent pas du tout d’un article à l’autre, on peut donc en conclure (pour le moment) qu’ils proviennent de la même source.

Pour plus d’efficacité, il ne faut pas seulement chercher ce que l’on souhaite trouver. C’est-à-dire qu’en faisant mes recherches sur les mentors, j’ai appris qu’un certain nombres de personnes, qu’elles soient Suisses, Françaises ou Russes, ont annoncé vouloir participer (toujours selon ces articles). Pourtant, lorsque les futurs participants témoignent, aucun n’indique avoir trouvé un mentor. Tenez, un autre conseil : surveillez ce qui est dit, mais aussi ce qui n’est pas dit. En effet, il n’est pas directement dit que les mentors sont introuvables ; plutôt, aucun participant témoigne avoir réellement participé (ils témoignent vouloir participer). L’hypothèse à ce stade : soit les mentors se cachent très, très bien, soit ils n’existent pas. Une manière de vérifier la première hypothèse ? Créer un profil sur VKontact, le hub principal du jeu, et déclarer chercher un mentor.

Et c’est ainsi que je fus guidé vers le journal de France-Info, qui rapporte qu’en Pas-de-Calais une jeune a été sauvée in extremis alors qu’elle tentait de se pendre… sans plus d’information. Il va sans dire que la protection des mineurs empêche plus d’informations de nous parvenir, mais peut-on pour autant vraiment croire à l’existence du jeu sur cette simple ligne de texte ? L’histoire ne s’arrête pas là : il va sans dire que la police aura été saisie (de plus que l’incident s’est déroulé dans un centre d’accueil pour mineurs). Selon ce même journal, deux collégiennes auraient atteints les niveaux 25 et 45. Mais là encore, pas plus d’informations. L’esprit critique en moi me laisse penser qu’il est hors du commun à l’heure actuelle d’avoir découvert 3 cas différents dans une seule région française mais nulle part ailleurs dans le pays.

L’interlude

Lorsqu’un phénomène ou histoire est encore en développement, il est difficile de faire la différence entre le vrai et le faux. Certains faits sont faussement attribués au phénomène, mais surtout les copieurs prolifèrent. Il n’est pas impossible qu’une quelconque personne raconte avoir participé au vrai jeu après en avoir entendu parler afin de se rendre populaire. Pareil pour une éventuelle liste des défis, ou un éventuel mentor (dont je cherche toujours l’existence).

A ce stade de recherches, je devrais avoir plus d’informations à disposition. Aucun participant confirmé, aucune liste des soi-disant 50 défis, aucun rapport de police (au-delà des éternelles mises en garde des gendarmeries). Dans l’absolu, il n’est toujours pas possible de prouver que le jeu n’existe pas (attention toutefois, je recherche l’existence du jeu originel et pas d’une éventuelle copie).

Je décide donc d’aller chercher sur Twitter. Selon plusieurs journaux, c’est là que l’activité se voit le plus. Une simple recherche pour le hashtag #bluewhalechallenge, cité comme le principal, propose des résultats intéressants… mais pas pour la raison qu’on pourrait penser.

Les réseaux sociaux

Ils sont très intéressants pour se tenir au courant de l’actualité dépendant comment on s’en sert. Il faut bien noter que la popularité d’un hashtag parfois citée comme une preuve de l’existence du jeu n’indique rien d’autre que la popularité du tweet… oui, c’est une phrase toute bête. Tout simplement, le fait qu’un sujet soit discuté ne signifie pas qu’il soit défendu ; les critiques en discutent aussi. En l’occurrence, une recherche sur Twitter m’indique deux choses :

  • la plupart des tweets sont en Français, donc le jeu serait plus populaire en France (mais il est possible que Twitter sélectionne les tweets francophones pour moi)
  • la quasi-totalité des tweets de janvier à aujourd’hui condamnent le jeu. Seulement 2-3 tweets en anglais parlent de vouloir participer.

Plusieurs tweets mentionnent une tragédie à Reims intimement liée au jeu, et c’est donc par là qu’on va se diriger après. Effectivement, ce serait une preuve irréfutable de son existence. Mais non, une brève recherche des termes « Reims blue whale » suffisent à démentir le lien : la police elle-même, qui a enquêté, pointe vers un jeu du foulard qui aurait mal tourné. Le jeu du foulard n’étant pas le sujet de notre critique, revenons en arrière.

En conclusion ?

J’aimerais pouvoir dire que le blue whale challenge n’est qu’une rumeur propagée sur Internet mais la vérité est qu’on ne peut pas démentir l’existence du jeu. On peut démentir certaines rumeurs, comme les soi-disant 80 (ou 130 selon la source) suicides liés au jeu en Russie : Snopes (le site par excellence pour chercher l’info de l’intox) a écrit un excellent article sur le jeu ; ce serait la Novaya Gazeta qui a établi le lien en premier. La gazette a en effet écrit que 80 des 130 victimes faisaient partie du même groupe sur VKontakt et donc que ce groupe est à l’origine du jeu. Selon Meduza cependant, il serait plus judicieux de dire que cette communauté attire les jeunes dépressifs car ils retrouvent des gens partageant les mêmes problèmes qu’eux. Enfin, Snopes n’a finalement pas pu prouver ou démentir l’existence du jeu.

Cependant, on peut sans réserve affirmer qu’il ne s’agit pas pour l’instant d’une épidémie ou d’un phénomène populaire. La conclusion tend vers l’intox en tout cas partielle. Pour les mois à venir, il est important de continuer à utiliser de la pensée critique ; plusieurs autres cas seront médiatisés et associés au jeu sans preuve.

Et pour rester dans le thème du blog, j’espère que cet article vous aura donné quelques conseils sur la démarche de la pensée critique. Comme je l’ai dit, c’est assez important pour un designer de pouvoir réfléchir de cette manière afin de s’assurer que ses informations sont bonnes.

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