Le travail spéculatif et les logos en solde, oui ? Non ?

Avez-vous déjà entendu parler du travail spéculatif ? Ce concept est plus populaire en Amérique du Nord qu’en Europe. Il s’agit d’ouvrir un concours promettant une belle somme (pouvant rapidement grimper dans le millier de dollars) à un gagnant. Pour participer, il faut simplement soumettre un ou plusieurs logos à un client qui n’en choisira qu’un. Le travail des perdants sera directement jeté à la poubelle.

Ce type de travail, bien qu’alléchant, est en fait une très mauvaise idée autant pour le graphiste que pour le client. J’ai pensé parler de ceci ainsi que des logos en solde pour pouvoir introduire un sujet bien plus intéressant : la charge de travail d’un graphiste professionnel.

En fait, il ne s’agit pas vraiment d’un concours (d’où l’appelation de travail spéculatif). Ces offres sont ouvertes à n’importe qui – dans un concours quelconque, on cible généralement une école précise, de jeunes diplômés ou encore les meilleurs graphistes du moment. De plus, qui dit concours dit jury. Et qui dit jury, dit évidemment professionnels et experts en la matière. Or dans le travail spéculatif, il s’agit bien de travailler directement pour le client.

spéculatifVoici à quoi ressemble la page d’accueil du site spéculatif le plus connu, prise à l’instant pour l’article.

De prime abord, un tel concept peut sembler alléchant pour un client : on poste une offre certes chère, mais pas plus qu’un graphiste freelance aurait couté, et on attend seulement de recevoir des dizaines de logos ! Il semble préférable de vouloir plus de choix pour le même prix – il est alors plus facile de se décider sur ce qu’on aime, et on pense avoir mieux dépensé son argent.

Mais c’est bien là qu’apparaît la limitation de tels services. Un bon logo ne doit pas forcément nous plaire, que l’on soit son dessinateur ou son utilisateur; enfin, c’est toujours plus sympathique, mais le but d’un logo est de montrer sa marque, de la rendre mémorable.

C’est ici qu’on parle du but d’un logo ?

Oui !

Quand j’ai commencé la médiamatique, je pensais qu’un logo devait d’abord être joli, puis représenter la marque vaguement (donc trouver un attrait de la marque et baser son logo là-dessus). Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris qu’un logo devait avant tout remplir une fonction : il doit annoncer la marque au monde, l’aider à la propulser. Bon nombre de marques stagnent dans leur croissance car leur logo n’est plus à la hauteur. C’était par exemple le cas de Thanx, dans un article en anglais. L’auteur y explique le travail qui l’a mené jusqu’au nouveau logo de cette compagnie. Des heures et des heures de recherche y sont passées : il a d’abord collecté une quarantaine de logos d’autres compagnies dans le même domaine et analysé les couleurs dominantes, afin de s’en éloigner. Et oui, le but est de créer quelque chose de différent!

Puis, pour se placer dans la perspective des futurs clients de la compagnie, il a créé des profils d’utilisateurs. Il a donc créé trois identités de ses clients : une à chaque extrême, et une au milieu. Un bon logo, une bonne marque même, doit pouvoir se positionner dans l’avenir. Leur premier logo par exemple rappelait trop des techniques passées : la première lettre en minuscule, le dégradé donnant un effet 3D…

1*69GfaXH0zayEpeiOZ9cSeQ - Le travail spéculatif et les logos en solde, oui ? Non ?Le logo de Thanx en 2009. Le sac à commissions ne convenait pas :
l’application était surtout utilisée par les entreprises du secteur tertiaire.

Créer ces profils n’était pas de tout repos. Il fallait d’abord savoir qui utilisait Thanx. Pour cela, on envoie des questionnaires aux clients, on analyse leur manière d’utiliser le produit (ceci se fait particulièrement dans l’électronique, puisqu’on peut récolter des informations instantanément), ou on leur téléphone simplement. C’est la grosse partie du travail : il faut pouvoir traiter cet afflux d’information, savoir quoi en faire, et surtout tirer les bonnes conclusions.

Vient ensuite la stratégie : ce à quoi le logo doit répondre. A qui doit-il parler ? Que doit-il représenter comme valeurs ? Mettons-nous un symbole ou aucun ? Le graphiste en question, Mark Bult, posa quelques principes de base à son équipe, notamment le cahier des charges, qui décrit ce qui est attendu du logo avant qu’il soit dessiné. Enfin le dessin pouvait commencer ! Cela n’aura pris que plusieurs mois à débuter depuis la phase de recherche. Et encore, tout n’était pas fini : il essaya, recommença et ressaya souvent avant de trouver, presque par accident, le logo qu’il souhaita conserver.

C’est là que se situe le gros du travail, et c’est pour cela qu’un logo peut rapidement couter très, très cher !

350498LOGO - Le travail spéculatif et les logos en solde, oui ? Non ?Le nouveau logo de Thanx. La couleur n’est pas beaucoup utilisée par la compétition.
Les cinq étoiles sont mémorables et forment un X.

Un logo, tout comme d’autres projets de graphisme, requiert de la recherche avant tout. Et c’est bien la limitation des sites de travail spéculatif : ils n’incitent pas la recherche et donc, le travail de qualité. Le phénomène est connu chez les Américains. Ces sites demandent tellement d’investissement de la part des graphistes (à cause de la faible chance de gagner) que les participants finissent par participer à une dizaine de concours à la fois. D’autant plus que la plupart ne durent qu’une semaine au maximum ! Impossible de complètement rechercher la marque avant de dessiner.

Autre soucis : beaucoup de logos entrés dans ces concours spéculatifs sont repris d’ailleurs. En effet, si le but est de fournir le plus de logos possibles, il est plus facile de regarder ce que d’autres graphistes ont envoyé et de recopier leurs idées plutôt que de chercher les siennes. Donc, ce qui était au départ 10 choix de logos de 10 personnes différentes devient rapidement 5 choix de 10 personnes différentes. Et pour m’être un peu promené sur ces sites, je remarque aussi que les tendances en sont encore à une époque dépassée. Aujourd’hui, nous préférons les logos aplatis. Pas de dégradés, pas d’effets 3D ou de gros contours : un symbole simple, habilement dessiné, est beaucoup plus facile à imprégner dans la mémoire qu’un logo aux formes complexes et aux nombreuses couleurs.

Tel est le cas dans un tout autre domaine : les logos en solde.

Mais c’est quoi ces logos en solde en fait ?

Simplement, ce sont des logos vendus bien moins chers qu’un graphiste les ferait payer. On peut en trouver à 100 francs, voire même 50 ou 10 francs. Le phénomène est assez vieux, mais il a pris de l’ampleur après que des sites comme Fiverr, qui permet à n’importe qui de vendre un service quelconque pour 5 francs seulement, soient devenu populaires.

Et dans ces cas-là, le résultat pour le client est souvent pire que dans du travail de spéculation. Comme l’a écrit Sacha Greif, bon nombre de logos proposés à très bas prix sont simplement volés (soit d’autres marques pour étoffer un portfolio, soit d’images libres). A ce compte là, autant dessiner son logo soi-même. Un peu comme pour le travail spéculatif, la qualité est proportionnelle au prix payé. Ainsi l’auteur a-t-il décidé de se faire passer pour une startup dans le domaine de la technologie, pour qu’on lui fasse remarquer par la suite que les beaux logos qu’il a reçu sont disponibles en payant une licence de quelques francs… et l’image est déjà utilisée par au moins sept autres compagnies. Bref, ce n’est pas une superbe manière de se démarquer de la compétition.

cloud computing icon vector logo design template creative business concept processing clouds service technology idea 32344817 - Le travail spéculatif et les logos en solde, oui ? Non ?Le logo en question, disponible au prix de 15 francs.

Le risque vient aussi de la légalité. Ces sites ne requièrent pas spécifiquement de vraies coordonnées. Il est possible de recevoir ses paiements anonymement. Donc, il est très facile de vendre des logos qui ont été plagiés d’autres logos et disparaître dès que les clients se rendent compte de la supercherie. Ainsi, si un jour la compagnie s’étant vu voler son logo veut défendre sa marque (ce qui arrive souvent aux graphistes de The Logo Factory, qui ont même ici acheté leur propre logo pour protéger leur marque), ce n’est pas le graphiste qui se fera poursuivre, mais l’utilisateur – donc vous.

Du coup, on en tire quelles conclusions ?

Parlons un peu éthique. Du côté du graphiste, le travail spéculatif dévalue le métier et l’expertise. Pourquoi est-il si accepté – en tous cas en Amérique du Nord – de demander du travail gratuit d’un graphiste ? Personne n’irait demander un plat gratuit dans un restaurant en promettant de commander le dessert si l’entrée est bonne.

Mais il est tout à fait compréhensible que devoir payer plusieurs milliers de francs pour un logo sans forcément avoir la garantie d’avoir trouvé un bon graphiste peut faire peur, ce qui attire les gens vers le travail spéculatif et les logos en solde. Pour palier à cela, une seule solution : regarder les portfolios pour comprendre le style de la boîte mais aussi les clients, comparer les graphistes et surtout ne pas hésiter à les contacter pour voir ce qu’ils proposent !

2 thoughts on “Le travail spéculatif et les logos en solde, oui ? Non ?

  1. Hi Mark, thanks for your comment! Your article on Medium really inspired me to look further and put in the effort when designing logos.
  2. Thanks (or should I say Thanx?) for providing your readers with a synopsis of my process! Designing the new Thanx logo in 2015 was great fun and making visual identities for brands continues to be one of my favorite jobs.

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